Un créateur sans concession

Jean-Dominic Leduc – Journal de Montréal 13-06-16

Il n’est pas chose aisée de parler de l’oeuvre de Luc Giard. Non seulement parce qu’elle est sans concession, mais aussi parce qu’elle est d’une vertigineuse et brutale vivacité.

Plonger dans un album de Luc Giard, c’est laisser au vestiaire tout repère et accepter de remettre entre les mains du créateur cette quête de sens. S’abandonner dans cet univers brut, intuitif, spontané vous fera assurément vivre un moment de lecture dont vous ne ressortirez pas indemne. N’est-ce pas, après tout, le but premier d’un médium artistique, tel qu’il soit?

LES DÉBUTS

Après des études en Arts plastiques à l’Univertité de Concordia, Luc Giard abandonne la sculpture pour se consacrer pendant trois ans, reclus, au dessin. Inspiré de Kurtzman, Jack Kirby, Franquin, Reiser et de ses lectures de jeunesse abreuvée aux hebdomadaires européens Spirou et Tintin, l’artiste fait patiemment ses gammes.

Puis vint le moment où il se rend chez la défunte libraire Fantazio rue Rachel pour un présenter ses premiers fanzines tirés à seulement 3-4 copies. Il y fait alors la rencontre déterminante de Siris, qui le pistonne sur l’événement BD en Direct au Cégep du Vieux-Montréal, où en remplaçant un artiste absent au pied levé, un spectateur remarque son travail. “Yves Millet, qui avait mis la main sur les rares exemplaires de mes fanzines, me proposa de les éditer en album pour le compte de sa maison d’édition Phylactère. Je n’en voyais pas l’intérêt, puisqu’il étaient déjà imprimés.” S’exclame l’artiste. “Il édita mes premiers Tintin, qui devinrent Ticoune Ze Whiz Tornado suite à une mise en demeure du distributeur des éditions Casterman.” Non seulement les rares copies de Kesskiss passe Milou? et Tintin et son ti-gars se vendent à prix d’or, ils font également l’objet d’albums pirates en Europe.

Porte-étendard de la contreculture québécoise, Luc Giard a lentement étoffé son mythique personnage, aventurier de l’intérieur – contrairement au reporter belge – en le publiant chez Phylactère, puis Mécanique Générale et Colosse. Il serait d’ailleurs souhaitable, pour ne pas dire nécessaire, qu’un éditeur publie une intégrale de ces aventures éparses.

KONOSHIKO

Avec ce nouvel opus aux accents orientaux, l’artiste surprend. Après avoir réalisé 1000 illustrations sur plus de 10 ans (l’hiver seulement – saison propice à l’encabannement du corps et de l’esprit aux dires de l’auteur) des suites d’une brève hospitalisation après un épisode psychotique, l’illustrateur a d’abord remis le fruit de ses durs labeurs entre les mains de Jimmy Beaulieu et Sébastien Trahan, alors tous deux actifs au sein de Mécanique Générale. Après un premier chapitre de 16 pages publié dans Ad Hoc en 2000, c’est finalement l’homme de lettres Jean-Marie Apostolidès, qui a eu la difficile tâche 10 ans plus tard de choisir et assembler des centaines de dessins pour en tirer un récit de près de 200 pages, fort réussit d’ailleurs. « L’entente était la suivante: puisque j’avais réalisé les illustrations seul, je lui ai cédé la portion rédactionnelle sans intervenir. »

Konoshiko, Luc Giard, Ed. Les Impressions Nouvelles, 2013
Konoshiko, Luc Giard, Ed. Les Impressions Nouvelles, 2012

Le nouveau tandem travaille actuellement à l’élaboration d’un polar montréalais et un ouvrage entièrement consacré sur les femmes. Ne manque plus qu’à espérer le retour de Ticoune. Surtout que par cet alter ego, l’artiste s’y dévoile avec une rare et déconcertante franchise.

Konoshiko de Luc Giard et Jean-Marie Apostolidès, Ed. Les Impressions Nouvelles

LE PONT DU HAVRE (Ed. Mécanique Générale)

Album clé de l’auteur, assurément le plus accessible et personnel, où les grands thèmes de l’oeuvre de Giard (l’art, la solitude, l’amour) mais aussi sa passion pour la bande dessinée s’y dévoilent. Car l’homme y a traversé maintes fois le pont, immortalisé notamment par Marc-Aurèle Fortin et Beau Dommage, afin de s’approvisionner en Peanuts de Schulz et Moebius.

LUC GIARD ET SES FANTÔMES (Ed. Colosse)

Cette monographie rassemblant les textes de Jimmy Beaulieu, Jean-Marie Apostolidès, Sébastien Trahan, David Turgeon jette un regard juste, varié et nécessaire sur l’oeuvre de ce grand créateur. L’ouvrage est enrichi d’un récit inédit de Ticoune et d’une bibliographie complète de l’artiste. Incontournable.

A VILLAGE UNDER MY PILLOW (Ed. Dranw & Quarterly)

Après une collaboration remarquée à la première mouture de l’anthologie Drawn & Quarterly, Luc Giard à initié la collection Petits Livres chez l’éditeur anglophone montréalais avec ce recueil d’illustrations choisies, où on peut y voir des portraits des peintres Jasper John et Saul Steinberg, et quelques dessins inspirés de l’univers de Hergé, cher à l’artiste.

To Get Her

Jean-Dominic Leduc – Journal de Montréal 13-05-12

S’il y a un livre à côté duquel je suis passé en 2012, c’est indéniablement To Get Her du grand artiste montréalais Bernie Mireault. À toute vraisemblance, je suis loin d’être le seul. Cette chronique n’aura donc pour autre but que de rétablir la regrettable situation.

Ce sublime album de 174 pages autoédité à 810 copies mérite largement qu’on s’y attarde. D’abord parce qu’il résulte du travail d’un artiste accompli au sommet de son art, qui pourtant ne défraie jamais la manchette, malgré ses 30 années de métier et ses multiples collaborations avec les artistes américains Mike Allred (Madman) et Mike Wagner (Grendel). Ensuite parce qu’il propose une expérience unique, ou la prose et l’art séquentiel – dont différents paliers de lecture et de mises en abîme – se confondent habilement. Et finalement parce que l’auteur y fait preuve d’une belle et rare sensibilité.

BERNIE MIREAULT

Au milieu des années 80, il crée The Jam, un genre d’anti-super héros à mi-chemin entre l’univers saillant de Jack Kirby et celui d’avantage alternatif de Robert Crumb. D’abord publié en récits secondaires dans les pages de Northguard du tandem Gabriel Morrissette et Mark Shainblum pour le compte de Matrix Comic, il obtient ensuite sa propre série qui connut 14 numéros publiés chez différents éditeurs américains (Tundra, Dark Horse, Caliber) entre 1987 et 1997. L’artiste délaissa ensuite le personnage de Gordon Kirby pour passer à autre chose.

GORDON KIRBY

Près de dix ans plus tard, il reprend son personnage et en fait quelque chose de complètement différent. D’une chronique humoristique du quotidien d’un justicier malhabile, il en fait un récit intimiste, en s’interrogeant sur les relations amoureuses et la pulsion créatrice.

To Get Her planche 12, Bernie Mireault, édité à compte d'auteur, 2012
To Get Her planche 12, Bernie Mireault, édité à compte d’auteur, 2012

Flirtant habilement avec l’autobiographie, Gordon Kirby devient ici un auteur de bande dessinée en errance affective et artistique. To Get Her est l’oeuvre de maturité du jeune cinquantenaire Bernie Mireault, un artiste anglophone de bande dessinée vivant bien modestement. Il aura mis huit ans à pondre ce grandiose album, entre les nécessaires boulots alimentaires. Grâce à l’admirable travail acharné de quelques rares libraires passionnés, dont Marc Jetté de Studio 9 et Jean Marquis de La Boîte à BD, le livre rencontre quelques lecteurs. Mais trop peu.

Je lis des quantités astronomiques de bandes dessinées depuis 30 ans. Rares sont les bouquins capables de me bouleverser à ce point. To Get Her occupe maintenant une place de choix dans mon panthéon personnel, aux côtés des Chris Ware, Tezuka et Réal Godbout.

À LIRE ÉGALEMENT: un texte de l’auteur sur la page Facebook de La Boite à BD ICI et un de Johnny Comix sur le portail de Gang de Geeks 

Une star québécoise chez les Américains

Jean-Dominic Leduc – Journal de Montréal 05-11-11

Depuis près de 20 ans, l’artiste montréalais Yanick Paquette oeuvre dans l’univers du comic book américain à titre d’illustrateur. Au fil du temps, il a collaboré avec de grands scénaristes, tels que Grant Morrisson et Alan Moore, et s’est frotté à de nombreuses séries phares (Batman, Superman, X-Men, Wonder Woman).

Ce passionné d’insectes ne se dirigeait pourtant pas vers une carrière d’illustrateur. Lorsqu’il a compris que le boulot d’entomologiste était à des années-lumière de la vie trépidante d’un explorateur aventurier, il a bifurqué vers la musique classique. Finalement, ses talents de dessinateur l’ont emporté. “Le travail d’illustrateur impose un niveau d’exigence élevé. On doit maitriser les notions de physique, d’anatomie, de perspective, mais aussi l’art de raconter efficacement une histoire en image.” Explique le bédéiste. “Le rythme de publication de l’industrie nous oblige également à travailler rapidement.

En effet, les séries de comic book paraissent chaque mois. Alors qu’un artiste européen met en moyenne un an à produire un album de 48 pages, Yanick Paquette boucle un numéro de 20 pages en seulement 5 semaines. Et question d’être plus efficace, il a tronqué la table à dessin pour un écran tactile, un Cintiq, sur lequel il s’exécute directement. “Ça fait déjà un moment que je ne tue plus d’arbre.” Lance- t-il en riant.

Swamp Thing par Yanick Paquette (2011)
Swamp Thing par Yanick Paquette (2011)

Swamp Thing

En septembre 2011, l’écurie DC comics remettait le compteur à zéro de tout son univers, en relançant 52 titres. L’éditeur américain a d’abord proposé une série au dessinateur vedette – offre qu’il a décliné, préférant accepter l’invitation lancée par son collègue scénariste Scott Snyder pour la série Swamp Thing. « Ce personnage me permet d’explorer d’avantage du point de vue graphique, d’aborder le travail sous un angle plus mature, de faire autre chose que du héros en spandex. » Explique Yanick Paquette. « Surtout que Swamp Thing a été mon premier coup de foudre en tant que lecteur. Le dessin de Berni Wrightson et les récits d’Alan Moore m’avaient convaincu que le comic book pouvait être abordé de manière contemporaine. » En ouvrant un exemplaire de la nouvelle série, le plaisir qu’il ressent à évoluer dans cet univers saute aux yeux. « Tout le monde a fait Batman. Mais peu d’artistes ont eu la chance de se mesurer à ce personnage mythique.« 

Swamp Thing est également disponible en français chez Urban Comics